Cinéma et femme-machine

androide de lang

Dans le cadre de l’atelier Philosopher en cinéma mis en place en association avec le professeur de philosophie Laure Fournier du lycée de la Fourragère de Marseille, Barbara Panero a élaboré une programmation cinéma autour de la fantasmagorie de la femme androïde.

Prenant certainement son origine fictionnelle de ces « filles d’or, semblables à de jeunes êtres vivants », créées par Héphaïstos, dieu du feu, dans L’illiade; ou encore du mythe de Pygmalion sculptant sa Galatée rendue vivante par la déesse Aphrodite, la figure de la femme androïde renvoie à un imaginaire plutôt masculin d’un idéal féminin, perfectible et immortel, érotisée voire fétichisée. Un imaginaire masculin que nous pourrions dire animé d’une construction genrée voire misogyne ?

Car quelle fonction ne remplit exclusivement une machine – précisons originellement asexuée puisque faite seulement de métal- une machine donc spécifiquement femme ? Si ce n’est celle des plus recherchées et convoitées, d’être au service d’une tâche sexuelle ? Le mot robot, autre synonyme d’androïde, vient du tchèque « robota » qui signifie « travail forcé ». (Le mot a été inventé et utilisé pour la première fois par le metteur en scène tchèque Karel Capek en 1921 dans sa pièce de théâtre R.U.R.). Le robot a été donc créé pour suppléer l’homme dans des tâches pénibles. Ce qui se présente plutôt comme une libération. Aimer se révèlerait être a priori une tâche pénible, forcée. Pour qui ? La question de la réciprocité se pose et s’impose surtout lorsqu’il s’agit d’amour ?

L’homme, au sens du genre masculin, aurait ainsi créé une femme-machine pour suppléer cette dure tâche d’aimer. Aimer serait-il ontologiquement si insupportable au point d’inventer une femme dupliquée pour y suppléer? Mais suppléer à quoi au juste ? Qu’est ce qui est pénible ? Aimer ou être aimé par celle aimée? L’utilisation d’une machine-femme semble éluder une angoisse existentielle, celle de se retrouver devant ce continent noir Freudien, si inconnu dans le contexte d’une époque, que représenterait donc la femme. La femme ou plutôt les femmes ? Comme on dit les hommes. L’article au singulier, la femme, Lacan propose de le barrer. La femme, ça n’existe pas. C’est une fiction, un être qui n’existe pas, une mythologie totalisante du féminin, attisant certainement cet effet d’angoisse, d’effroi originel devant le fascinus du sexe comme l’écrit Pascal Quignard, d’effroi ou d’attrait, ou des deux à la fois, devant l’autre de son sexe. C’est la dialectique du désir. Lorsque chacun se retrouve devant un autre que soi, qu’il soit femme ou homme, nous nous retrouvons devant un autre, différent de soi, désiré et désirant lui aussi.

La figure féminine incarnée dans une machine réactive cette question de l’autre, si essentielle en amour, l’autre, en tant que différence, pas seulement sexuelle mais existentielle, de conscience, d’être aussi sujet, c’est-à-dire une femme qui désire, comme un homme désire, d’aimer et d’être aimé.e. L’androïde femme exit la réponse ou plutôt l’excite ?

Est ce que ça m’exciterait, en tant qu’être de sexe féminin, d’aimer un être-machine-homme ? La question est souvent moins posée en Littérature comme en cinéma, du côté des femmes artistes. Ce sont plus souvent des artistes hommes, écrivains et cinéastes qui ont commencé à projeter cette fiction d’une femme-machine dans leurs récits. Je pense au roman fondateur du genre de la science-fiction en France, L’Eve Future de Villiers L’Isle D’Adam (1886); au conte l’homme de sable d’Ernst T.A. Hoffmann (1817) ou encore La venus d’Ille de Prosper Mérimée (1837). Mary Shelley, écrivaine anglaise, créatrice de son monstre Franskenstein fait exception en 1818 et pourtant marque le premier roman anglais de science fiction.

En cinéma, et cela dès ses débuts en 1895, même si le premier robot apparaît dans le film du cinéaste de fiction Georges Méliès, Gugusse et l’automate. Très vite, Georges Méliès adapte le conte hoffmannien et met en scène cinématographiquement une automate féminine. Ernst Lubitsch dans son film Die püppe réalisé en 1919, met en scène la même thématique d’un automate feminin, créé ici par un artiste – parce que seul l’artiste aurait le privilège de la mimesis, problématique qui aura traversé toute une histoire de l’art mais aussi de la philosophie, l’art de l’imitation, de la copie à l’original. Mais de quel original parle-t-on dans ce film de Lubitsch? Celui de ressembler à la fille de l’artiste, Ossi, afin de gommer et compenser ses défauts capricieux.

Que recherche donc un artiste ou un scientifique lorsqu’il crée fictivement ou réellement un être-machine  sexué.e qui imite, à ce point, non seulement l’apparence anthropomorphique du corps d’un homme ou d’une femme, ses fesses, ses seins, sa voix, jusqu’à la chair de sa peau, mais aussi la fluidité de sa gestuelle, jusqu’à le ou la rendre le plus ou la plus vraisemblable et naturel.le possible, jusqu’à toucher, grâce ou à cause de ce perfectionnement technologique toujours plus poussé, ce point d’une indiscernabilité entre l’être-machine et l’être-humain, entre le non-humain et l’humain ? Une frontière se gomme entre l’être vivant et l’être rendu vivant… créant une illusion de vie, une confusion consciente qui peut créer ce que Freud nomme en 1919 « une inquiétante étrangeté » lorsque nous nous retrouvons devant un objet animé, ou une « vallée dérangeante » (uncanny Valley) pour reprendre l’expression que crée en 1970 le roboticien japonais Masahiro Mori pour désigner cette sensation d’angoisse et de malaise devant un objet qui atteint un certain degré de ressemblance anthropomorphique.

A l’heure actuelle, ce seuil de la mimesis est dépassé vers un être-machine sexué au demeurant plutôt femme, qui plus qu’elle n’imite, simule une interaction, une conversation, une émotion, un sentiment voire jusqu’à l’orgasme ?

Il y aurait une relation à approfondir entre femme machine et sexualité, qui serait issue d’une ontologie à variante masculine qui veut voir l’amour exclusivement comme une mécanique, un mécanisme, un automatisme programmé, à taux zéro risque et 100% garanti d’éternité. Une belle fiction… bien genrée ?

Dans l’imaginaire cinématographique,  comme nous l’avons déjà mentionné, dès le début du cinéma, l’androïde apparaît dans les traits d’une femme pour venir combler une douleur masculine amoureuse. C’est la première Coppélia ou la poupée animée de Georges Méliès (1900) inspiré des contes nocturnes d’Hoffman « L’homme de Sable » (1815) où un jeune homme s’éprend d’une femme qui s’avère être un automate. C’est l’avènement de la MARIA de Métropolis de Fritz Lang (1927), créée non plus par un artiste comme dans le film de Ernst Lubitsch mais par la figure caricaturée d’un savant fou. Ce film influencera et marquera le début du genre cinématographique d’une science qui fictionne les présentes et futures avancées techniques et technologiques. L’art, pourrions nous dire, ayant toujours une avant-garde sur la réalité scientifique même s’il s’en inspire ?

C’est aussi la Natacha de Alphaville, l’unique film SF de Jean-Luc Godard (1965), requestionnant le genre dans une économie ingénieuse de machinerie et d’effets spéciaux, spécifique aux films de science fiction, pour récréer l’étrangeté familière et inquiétante d’une ville, seulement en jouant sur une distorsion de langage. Natacha, la fille du professeur Von Braun, maître de Alphaville, une ville futuriste régie toute entière par le cerveau-robot Alpha60, vit dans un monde où les sentiments humains ont été abolis pour laisser place à la logique. Chaque jour des mots sont interdits, comme « pourquoi » et s’effacent du seul livre autorisé, une bible transformée en dictionnaire. Dans ce monde où le langage se réduit jusqu’à perdre son enveloppe charnelle, émotionnelle,  Natacha ne peut plus que répondre mécaniquement. A force de ne plus pouvoir se poser de questions, elle perd sa faculté de conscience et son aptitude à aimer Lemmy Caution, l’agent secret venu délivrer la ville d’un univers technologiquement tortionnaire.

Robotphobie ou robotphilie, l’effet machine dérange ou fascine… Et d’autant plus dans les traits d’un visage de femme. Du visage aimé ou que l’on aurait aimé, dans un jadis perdu. C’est toute l’obsession répétitive et esthétique du cinéaste hongkongais Wong Kar Wai. Une obsession intime et douloureuse dont le héros du film 2046, sortira, en trouvant la paix dans la mémoire blessée de sa psyché, non pas dans la sublimation répétée d’un roman d’anticipation mais en allant marcher dans l’Histoire des ruines éternelles d’un temple bouddhique, pour y faire un trou afin de sceller à tout jamais son amour secret.

Pour la programmation-conférence de cette thématique sur l’androïde-femme au cinéma, merci de contacter Barbara Panero via le formulaire de la cinereveuse.

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